Le Prince de Talleyrand

Cultivé et supérieurement intelligent, le prince de Talleyrand est un homme à facettes. Bien connu pour sa participation aux événements qui se sont succédé en France depuis la période révolutionnaire jusqu’au règne de Louis-Philippe, il a aussi été, dans son domaine de Valençay, un grand seigneur actif et influent.

Acteur important de l’histoire de la France et de l’Europe, Talleyrand est une personnalité controversée qui fascine toujours. Autant pour ses grands talents de diplomate que pour sa surprenante adaptation aux différents régimes qui ont occupé la scène politique de son temps.

Prenant ses distances avec le pouvoir en place dès que le pire, selon lui, s’annonçait, il a donc soutenu successivement : la monarchie, la Révolution, le Directoire, le Consulat, l’Empire, la première Restauration et la Monarchie de Juillet. Aussi, cet homme qui ne manquait pas non plus d’humour, a-t-il déclaré un jour : « Je n’ai abandonné aucun gouvernement avant qu’il se fût abandonné lui-même ».

QUELQUES REPÈRES DANS UNE LONGUE CARRIÈRE

2 février 1754

naissance, à Paris, dans une famille de haute noblesse. Ses parents occupent des charges importantes à la Cour de Louis XV. Affecté d’un pied-bot, d’origine congénitale (le syndrome de Marfan).

1769

privé de son droit d’aînesse du fait de son handicap par ses parents. Au lieu d’être orienté vers une carrière militaire, il est préparé à la prêtrise et deviendra agent général du clergé.

1788

nommé évêque d’Autun et élu député du clergé aux États généraux où il sera membre du comité de Constitution de l’Assemblée nationale.

1792-1796

part à Londres, revient, repart, puis s’exile aux États-Unis.

1797

ministre des Relations extérieures du Directoire.

1799-1806

prend part au coup d’Etat du 18 Brumaire. Ministre des Relations extérieures sous le Consulat, puis l’Empire. Nommé grand chambellan de Napoléon, titré prince de Bénévent.

1807-1814

dégradation des rapports avec Napoléon. Devient conseiller de Louis XVIII, président du gouvernement provisoire, met la Charte constitutionnelle au point, nommé ministre des affaires étrangères.

1814-1815

négocie pour la France au Congrès de Vienne.

1815

Louis XVIII le « démissionne ».

1830-1834

nommé ambassadeur à Londres par le roi Louis-Philippe. Participe à la création de la Belgique. Signe le traité de la Quadruple Alliance entre l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre et la France.

17 mai 1838

décède à Paris

5 septembre 1838

obsèques à Valençay.

UN HOMME
DE LIBERTÉ

Si la grande capacité d’anticipation de Charles-Maurice lui a sans doute sauvé la vie et permis la longue et brillante carrière diplomatique qui l’a rendu célèbre, elle n’a pas convaincu les dirigeants de son temps.

De fait, en parallèle de ses divers accommodements avec les alternances de régimes, il a toujours tenté de faire prévaloir une pensée politique qui lui est personnelle.

Hostile à l’absolutisme, à la censure, aux réglementations qui entravent le développement de la France et à la guerre, cette pensée s’enracine dans la philosophie des Lumières. Elle est porteuse de l’effervescence tous azimuts des décennies qui ont précédé la Révolution (en 1789, il avait 35 ans), et qui furent celles de sa jeunesse et de sa formation.

Effervescence intellectuelle et culturelle, mais aussi économique, administrative, scientifique, tandis que, pour la première fois, la population française, de 22 millions sous règne de Louis XIV, passait à 28,5 millions sous celui de Louis XVI.

TALLEYRAND
LE LIBÉRAL

Esprit curieux de toutes choses, Talleyrand est un libéral façon XVIIIe, au sens où il défend la liberté de s’instruire, de penser et de s’exprimer tout autant que celle du commerce et d’avoir la vie la plus agréable possible.

Cette « douceur de vivre » d’avant la Révolution, qu’il s’efforcera de retrouver au cours de sa longue existence, nécessite une grande aisance financière.

Né d’une famille de la haute noblesse désargentée, Charles-Maurice s’est intéressé aux questions financières dès sa jeunesse. La fréquentation d’entrepreneurs et de banquiers, son poste d’agent général du clergé, le travail avec le ministre Calonne sur les finances calamiteuses de l’État ont formé un homme d’affaire qui n’hésitera pas à prendre des participations dans des entreprises ni à spéculer dans l’immobilier.

Devenu ministre des relations extérieures sous plusieurs régimes, il assortira des négociations qu’il voudrait toujours avantageuses pour les deux parties, de « douceurs diplomatiques », ce qu’à notre époque nous nommons des pots-de-vins. La fortune ainsi construite lui permettra de mener grand train. Et aussi, d’acquérir, d’embellir et d’entretenir un domaine aussi important que celui de Valencay.

Talleyrand, devient en 1806, prince de Bénévent, du nom d’un État confisqué au pape.

Indigné par le traitement réservé par Napoléon aux vaincus du traité de Tilsit, qu’il n’a d’ailleurs pas rédigé, Talleyrand lui a donné sa démission de « ministre des Relations extérieures sans emploi ».

Un an plus tard, en septembre 1808, l’empereur le charge, néanmoins, de le seconder à l’entrevue d’Erfurt avec le tsar de Russie. Mauvaise idée. Talleyrand fera échouer la négociation, et expliquera qu’en manœuvrant les deux têtes couronnées pour préserver l’équilibre européen, il avait « sauvé l’Europe d’un complet bouleversement ».

« Ce n’est pas de repos que je sens le besoin, mais c’est de liberté. Faire ce que l’on veut, penser à ce qu’il plaît, suivre sa pente au lieu de chercher son chemin : voilà le vrai repos dont j’ai besoin, et celui-là, je le trouve ici. »

LE RETOUR DE CHARLES-MAURICE :
À VALENCAY, LA LIBERTÉ !

Écarté du pouvoir par Louis XVIII pour délit d’opinion libérale, malgré les services rendus, Talleyrand effectue son grand retour à Valençay sous la Restauration. Dès lors, hormis pendant son ambassade en Angleterre pour Louis-Philippe, chaque année, il y passera l’été et l’automne jusqu’à l’ouverture des Chambres.

Toujours actif et entreprenant, il s’occupe de son domaine, reçoit beaucoup d’amis, lit, écrit et pense. Celui qui a contribué à l’ascension de Napoléon Bonaparte puis à la Restauration des Bourbons, qui a sauvé la France d’une débâcle assurée au Congrès de Vienne est toujours habité par une idée dont il avait déjà tenté de convaincre Louis XVI.

Une idée opposée à la volonté de domination et de conquête de l’Empereur. À la tentation absolutiste du roi et de ses zélateurs aveugles au présent comme à l’avenir. Cette idée qui prône l’instauration d’une monarchie constitutionnelle et parlementaire, à l’exemple de l’Angleterre, n’a pas séduit les chefs d’État qui ont eu recours à ses services.

En revanche, les aspirations à la liberté, la justice et la prospérité qui lui sont liées, déjà présentes chez des philosophes favoris de Talleyrand tels que Montesquieu et Voltaire, trouvent un terrain propice à un début d’application dans le vaste domaine de Valençay. En 1825, le préfet de l’Indre écrit à son ministre : « Il n’y a ni mendiant ni individu absolument nécessiteux à Valençay parce que monsieur le prince de Talleyrand a établi des ateliers où il y a du travail pour tous les âges. »

Talleyrand a aussi répandu des secours en tous genres. Bureau de bienfaisance, maison de charité où des sœurs instruisent des petites filles, portent secours aux malades. Fait don d’un terrain pour construire une mairie, une justice de paix, une école de garçons… Certes, ce n’est pas encore la mise en œuvre de l’égalité inscrite dans la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen dont il a rédigé l’article 6.

Mais cela témoigne des convictions et de la sensibilité de cet homme impassible sur la scène publique. Un homme que ses goûts artistiques et littéraires dévoilent et dont la vivacité d’esprit, la conversation et la délicatesse de sentiments enchantent ses amis très proches.

CATHERINE GRAND
AMANTE PUIS ÉPOUSE DE TALLEYRAND

Plus maligne que la réputation qui lui a été faite, la belle Catherine a connu une vie aventureuse de femme divorcée, puis entretenue, avant de séduire Charles-Maurice, au temps du Directoire.

De fait, certaines portes lui sont fermées au nom de la morale, et les raisons pour lesquelles le ministre de Bonaparte l’a épousée, en 1802, demeurent l’objet de débats entre historiens.

Cette union ne sera jamais reconnue par le pape et la séparation de corps sera prononcée sous la Restauration.

Copie de son portrait par Elisabeth Vigée-Lebrun.

DOROTHÉE DE COURLANDE
DUCHESSE
DE DINO

Trente-neuf ans les séparent, elle est l’épouse d’Edmond, neveu de Charles-Maurice, il a été l’amant de sa mère. Mais lors du Congrès de Vienne, où elle fait les honneurs de l’ambassade de son oncle, l’amour l’emporte sur tout le reste.

Quelques mois après le retour en France, cette belle femme très cultivée, dont plusieurs contemporains soulignent « l’esprit supérieur », deviendra sa compagne, son amie la plus chère, sa conseillère dans bien des domaines, y compris diplomatiques.

Quelques folles passions charnelles mises à part, elle restera à ses côtés jusqu’à la disparition de l’homme qui l’a le mieux comprise et protégée.

Portrait par Joseph Chabord